
(touche artistique : la femme au chat : Renoir)
(touche musicale : dans les gares : les Blérots de R.A.V.E.L)
Wendy pénètre d'un pas alerte la gare d'Austerlitz.
Le tissu vichy de sa robe frotte ses cuisses à chaque pas. Elle regarde droit devant elle et traverse prestement le hall d'entrée, le menton en avant et les lèvres légèrement pincées, avec la hâte élégante des jeunes filles de bonne famille a qui on a appris à faire bonne figure en toute circonstance. C'est donc avec beaucoup d'allure qu'elle se presse dans la foule des voyageurs qui s'agglutinent aux guichets ou se rendent du même pas qu'elle vers leur quai.
Tout son corps est en mouvements, entraînée par le rythme frénétique des passagers nerveux courant en tout sens dans le grouillement général, pourtant seul le rose de ses joues trahit l'agitation sur son visage de marbre. Le chuintement des bagages à roulettes sur le sol est étourdissant comme le refrain furieux d'une valse désordonnée et discordante.
Ses anglaises disciplinées sautillent en cadence tandis que les petits talons de ses bottines marquent les temps de la danse imaginaire sur le dallage. Elle est l'archétype de la poupée de cire : une bouche en cœur, un minois ravissant, des boucles dorées, souples et soyeuses, soutenues par un ruban de satin. La taille fine, un grain de peau parfait, le nez adorablement moucheté de taches de rousseur… Seuls ses yeux fauves – dont le bleu de l'iris est glacial – tranchent avec l'harmonie de son visage d'enfant sage.
Aujourd'hui elle rentre à Londres retrouver Mummy pour passer les villégiatures dans son Angleterre natale.
Tout en compostant son billet elle consulte sa montre. La voilà finalement en avance. Ses lourdes valises l'encombrent et elle souhaite s'asseoir. Pivotant sur elle-même, elle se sent soudainement étourdie par la densité de la foule qui la bouscule, et elle se crispe pour ne pas céder à la panique tant il lui semble faire face à un troupeau de bœufs chargeant droit sur elle. Droite comme un I elle reste quelques instants figée face au flot colossal de voyageurs trépignant qui semblent portés par la furie collective. Toutefois elle entreprend de se frayer un chemin dans cette marée humaine et en sort sans encombre.
Elle cherche du coin de l'œil le café le moins insalubre et le plus fréquentable, mais des macarons de toutes les couleurs attirent son regard dans la vitrine de « Chez Paul » et sa gourmandise tranche pour elle : elle se dirige vers le fond de la petite salle en se contorsionnant gracieusement pour passer entre les chaises et s'assoit sur un confortable fauteuil de cuir, face à une petite table ronde. Le garçon de café – une gueule d'amour trop sûr de son effet malgré son tablier – vient la voir et lui demande avec beaucoup d'obligeance ce qu'elle souhaite déguster mais en la lorgnant d'un regard qu'elle juge passablement impudique. Elle lui répond avec froideur sans même le regarder et le jeune homme s'éloigne d'un air renfrogné.
Le bistrot chic semble empli d'un brouhaha comme étouffé dans lequel Wendy se sent comme dans un aquarium, une bulle de chaleur à laquelle elle se laisse peu à peu aller, promptement engourdie. Les petites cuillères tintent contre la porcelaine et la jeune femme fredonne la mélodie de « Ménilmontant » en écoutant résonner entre les murs la voix de Trenet qu'elle aime tant. Elle se laisse investir par la rêverie.
Son fiancé l'attend en Angleterre… un gentil garçon, très doux, un peu niais certes, mais honnête. Elle sourit à cette pensée. Ils se connaissent depuis la plus tendre enfance et se sont toujours fréquentés sans jamais se demander pourquoi, simplement parce que leurs parents s'entendaient à merveille et qu'ils furent élevés côte à côte. Leur alliance était déjà une évidence pour tout le monde lorsqu'à douze ans il était encore un petit garçon qui lui courrait dans les jupes alors qu'elle avait déjà pris une tournure de femme. Elle le considérait comme un frère pour ne pas dire un fils depuis cette époque, quoiqu'il fut maintenant un gaillard aux épaules larges et aux mains puissantes, et sa tendresse pour lui est incommensurable, quoique son sentiment n'aille pas plus loin. Sans doute sera-t-il toutefois un très bon père de famille. Le mariage est programmé pour la Toussaint pour le vingt-troisième automne de Wendy qui ne peut nier que son enthousiasme pour cette cérémonie est avant tout celui de se parer d'une belle robe coûteuse qu'elle sera fière de porter.
Enfin, elle devra pourtant reprendre sa vie d'étudiante dans son appartement place de la Madeleine comme si de rien était, sans même passer une nuit avec son époux, car il lui faudra reprendre le train à tout prix le jour même. Elle a réussi à convaincre sa chère mère que ce détail importait peu, qu'ils auraient bien des nuits devant eux pour se rattraper, et lui n'a pas fait d'objection car il est trop bien élevé pour ça, et elle a conscience que son caractère autoritaire l'intimide comme un enfant peureux. Au fond elle ne tient pas à cette première nuit. Son futur compagnon ne la rebute pas mais elle doute qu'il soit un bon amant et elle ne crois pas d'ailleurs que ce soit vraiment là le rôle d'un mari. Ses quelques aventures parisiennes la comblent parfaitement de ce coté là. Oh, elle a la tête froide, elle n'a pas pour habitude de s'exalter sur des idylles, mais elle apprécie ces rencontres d'un soir ; sentir que d'autres vies croisent la sienne et partager un peu de chaleur sans lendemain les jours de pluie. Elle se dit posément qu'elle est incapable d'entretenir une liaison régulière avec un homme, d'ailleurs elle ne le souhaite pas. Elle aime que les hommes qui partagent sa couche durant une nuit aient disparu à son réveil, peut être parce qu'elle est trop raisonnable pour ressentir de la passion ou qu'elle ne supporterait pas qu'ils encombrent son chemin.
À ce moment de sa réflexion, le serveur dépose devant elle une assiette contenant d'alléchants macarons, un à la pistache et l'autre au caramel au beurre salé, ainsi d'un grand verre de lait crémeux et fumant. Tout à fait rappelée à l'ordre par ces mets succulents, elle abandonne ses pensées fugaces pour se concentrer sur ses papilles réjouies, tout en continuant à marquer la mesure avec le dos de sa cuillère sur les musiques du « Fou chantant ».
Satisfaite et rassasiée, elle repose son couvert d'argent après une dernière bouchée et, alors que le sucre parfumé coule encore délicieusement le long de sa gorge, elle réclame l'addition au serveur qui reprend sa contenance nonchalante de beau garçon au travail en la voyant tout sourire. En déposant la note face à Wendy il la frôle volontairement d'un peu près et elle se surprend à humer avec plaisir son eau de Cologne.
Elle s'efface rapidement dans la foule qui semble l'engloutir dés sa sortie du troquet et s'en détache de nouveau quelques minutes plus tard pour rejoindre son quai qui, étrangement, est pratiquement désert. Elle a recouvré son masque de cire pour guetter son train, mais la voix ferrée reste impassible et son regard saute de visage en visage sans y prêter vraiment attention. Soudain, celui-ci rencontre le dos d'un voyageur qui l'intrigue assez pour qu'elle entreprenne de le détailler en se tordant le cou pour mieux le voir, histoire de passer le temps.
L'homme, un vagabond de toute évidence, porte un chapeau melon à la feutrine pelée. Une chemise à carreaux crasseuse recouvre son dos mince et un pantalon mal coupé soutenu par des bretelles lui donne l'air débraillé. Il transporte comme tout bagage l'étui d'un violoncelle qu'il porte à bout de bras. La jeune femme finit de se retourner pour le contempler. La voilà qui se prend à la seule vision de ce dos misérable à admirer l'homme, où bien est-ce la liberté qui lui secoue la chair en passant en coup de vent ? Elle ne fait que regarder et c'est une bouffée d'air, comme si elle pouvait deviner et aspirer l'assurance de l'individu à la seule vue de cette nuque halée qu'elle scrute à s'en aveugler…
Elle tremble maintenant, respire avec peine comme si pour la première fois de son existence son corsage sévère l'oppressait au point qu'elle en perde le souffle ! Il n'y a que le dos de cet inconnu sur le quai d'une gare et elle que rien n'ébranle qui s'en sent révolutionnée ! Chaque détail semble pénétrer ses yeux comme la gifle du vent glacial sur son visage et le temps de quelques minutes suspendues suffit à réduire en miettes ses certitudes passées qu'elle n'avait pas une fois remis en question. Depuis sa naissance sa vie n'était qu'un échafaudage d'idées données qu'elle avait prise pour des vérités absolues, et à cet instant tout s'écroule sans raison. Plutôt que d'être prise au dépourvue ou effondrée, Wendy se sent soulagée et libre, libre, LIBRE ! Mais qui est Wendy au juste ? Il n'existe pas de Wendy, juste une femme qui ouvre les yeux, qui bouillonne, qui rit.
Un vieux train à compartiments s'immobilise sur le quai d'en face. Le vagabond y grimpe d'un bond félin. Le sang de la jeune femme ne fait qu'un tour et, dilatant ses narines dans une dernière inspiration pour se gonfler d'une force digne de la sorcière des Andes, elle bondit à son tour.
Sur le quai parallèle à la voix C de la gare d'Austerlitz il ne reste de Wendy que ses bagages échoués…
(touche cinématographique : requiem for a dream : Darren Aronofsky)
(touche littéraire : Mrs McGinty est morte : Agatha Christie)
Lucile, obsolète.
Billet original sur Des miettes de mots